Lorsque nous abordons la question de la santé en France, nous pensons souvent à l’accès aux soins, au suivi médical, ou encore à l’équilibre entre prévention et traitements curatifs. Pourtant, une dimension demeure trop souvent sous-estimée : le rôle des environnements de travail, notamment ceux dits « à risques », dans la fabrique des inégalités de santé.
Les secteurs de l’industrie, de la logistique et de l’agriculture emploient des millions de personnes, exposant quotidiennement ces travailleurs à un panel de risques physiques, chimiques, biologiques, mais aussi psychosociaux. Ces expositions, loin d’être équitablement réparties dans la population française, se traduisent par des inégalités persistantes – voire croissantes – en termes d’espérance de vie, de morbidité chronique, de souffrance psychique et de prévention, autant de sujets que la crise sanitaire du COVID-19 a remis sur le devant de la scène.
Avant d’entrer dans l’analyse, il est important de clarifier ce que recouvre la notion de « risques » en milieu professionnel – et ce que cela implique concrètement pour la santé des travailleurs concernés.
En 2023, selon la DARES (Direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques), près d’un tiers des salariés déclarent au moins un risque professionnel important dans leur emploi (DARES). Parmi les ouvriers et salariés du secteur agricole, cette proportion oscille entre 70 et 90 % selon le type d’exposition.
Le secteur industriel, qu’il s’agisse de la métallurgie, de la construction, du traitement des déchets ou de l’agroalimentaire, expose à une accumulation de facteurs de risques. Les chiffres interpellent : un ouvrier de l’industrie est, en moyenne, deux fois plus exposé à au moins trois facteurs de risques professionnels qu’un employé du secteur tertiaire (INSEE, 2021).
Cet environnement entraîne, à long terme, un vieillissement prématuré, une surmortalité par certaines pathologies (dont les cancers liés à l’exposition professionnelle) et des parcours médicaux complexes – et trop souvent tardifs.
Souvent invisible, la logistique est pourtant l’un des secteurs où la santé au travail est le plus mise à l’épreuve sur le terrain. Les travailleurs de l’entreposage, du transport et du colisage font face à une triple pénibilité :
Le secteur logistique affiche ainsi l’un des plus hauts taux d’accidents du travail en France (plus de 35 pour 1 000 salariés en 2021, INRS). Les arrêts de longue durée y sont fréquents, avec des retours au travail souvent complexes en raison de l’absence de reclassements adaptés.
Parmi les milieux professionnels à risques, l’agriculture tient une place singulière. L’isolement géographique, l’irrégularité des revenus, le vieillissement des actifs et l’exposition cumulative aux risques physiques et chimiques sont des facteurs de vulnérabilité majeurs.
L’accès aux soins y est plus difficile pour des raisons géographiques, économiques, voire culturelles. L’usure de la santé s’accompagne alors d’un renoncement fréquent à la prévention, faute de temps ou de relais adéquats.
Travailler dans des environnements à risques n’impacte pas seulement la santé à court terme. Les conséquences persistent, s’accumulent et se traduisent de façon tangible sur la durée de vie.
Dans nos pratiques de soin, nous constatons tous combien la prise en charge des ouvriers, routiers, manutentionnaires ou agriculteurs se heurte à la réalité du quotidien : horaires de travail décalés, mobilité réduite, accès inégal aux dispositifs de prévention, dispositifs de médecine du travail parfois insuffisants pour rejoindre chaque travailleur.
Les campagnes de vaccination ou de dépistage, par exemple, peinent à toucher ces publics. Selon Santé Publique France, moins de 60 % des ouvriers et agriculteurs participent aux campagnes de dépistage du cancer colorectal, contre 75 % chez les cadres ou professions intermédiaires (2021). Pour la vaccination antigrippale, ce chiffre descend à moins de 40 % dans de nombreux départements agricoles.
Enfin, le rapport au soin reste marqué par la défiance, la crainte de l’arrêt de travail (et donc d’une perte de revenus), voire un sentiment de résignation lié à la pénibilité vécue au quotidien.
Plusieurs leviers d’action existent et sont encore sous-utilisés. Les politiques de santé publique ont tout intérêt à cibler en priorité ces collectifs professionnels pour ne pas accroître la fracture sanitaire.
À travers ces orientations, une même conviction émerge : expliquer, accompagner, prévenir – non pas uniquement pour diminuer les coûts sociaux de l’invalidité, mais surtout pour respecter la dignité et l’autonomie des femmes et des hommes qui travaillent.
Si « la santé au travail » ne se réduit pas à la prévention des accidents immédiats, elle constitue aujourd’hui l’un des principaux déterminants des écarts de santé dans notre société. Agir, c’est reconnaître le poids de ces expositions, mais aussi l’urgence de rétablir, pour tous, une égalité concrète devant la prévention, le soin et l’information. Ce faisant, c’est toute notre conception de l’équité et du respect en santé qui est, tout simplement, en jeu.
Les témoignages, les études, les données statistiques convergent : travailler dans l’industrie, la logistique ou l’agriculture n’est pas (seulement) un choix ou une nécessité économique, c’est aussi un déterminant majeur de l’état de santé pour des milliers de personnes. Comprendre et combattre ces inégalités, c’est avancer vers une société plus juste, où la santé ne devrait jamais être le coût d’une profession.