La confiance entre le public et l’information médicale traverse une zone de turbulences inédite. Selon l’enquête Eurobaromètre 2024 (Commission européenne), seulement 62 % des Français considèrent les informations médicales relayées par les médias comme fiables, tandis que cette confiance grimpe à 89 % envers leur médecin traitant. Ce contraste saisissant souligne un enjeu vital : si la confiance entre soignants et patients se maintient, le lien entre la population et l’écosystème global de l’information scientifique s’est fragilisé.
Cette fracture s’illustre notamment lors des crises sanitaires. Nous l’avons constaté avec l’épidémie de Covid-19 : une multiplication d’avis divergents, des controverses publiques, des corrections d’informations hâtivement diffusées ont alimenté une défiance collective. Un rapport de Santé publique France en 2023 révélait que 52 % des Français se déclaraient “perdus” face à l’afflux d’informations en santé, et près d’1 sur 3 rapportait avoir “douté d’une information médicale reçue dans l’année écoulée”.
La désinformation et la mésinformation (erreurs involontaires) circulent à grande vitesse sur les réseaux sociaux, brouillant les repères essentiels. Mais la question ne se résume pas à la lutte contre les “fake news” : il s’agit aussi de (ré)ouvrir un espace où la science peut être comprise, contestée sur ses bases, discutée, et donc, acceptée en connaissance de cause.
Pour restaurer la confiance, il ne suffit pas d’énoncer des faits ; il s’agit de bâtir une information robuste, comprise et reliée à la réalité des personnes. Quels en sont les fondements indispensables ? Nous en distinguons quatre, que nous nous attachons à incarner sur ce blog.
Nous repérons chez les soignants, les chercheurs et les médiateurs de santé quelques pièges récurrents, parfois bien intentionnés mais aux effets contreproductifs.
Fort heureusement, de nombreuses initiatives existent et peuvent servir de modèles pour “muscler” la qualité de l’information, dans et en dehors de l’écosystème médical.
La littératie en santé – soit la capacité à comprendre, évaluer et utiliser les informations médicales – demeure insuffisante en France : moins de 40 % des adultes possèdent un niveau optimal (INCa, 2022). De nombreux outils permettent d’élever ce niveau :
La question de l’indépendance de l’information est capitale. Ainsi, tous les avis rendus par la Haute Autorité de Santé incluent une rubrique “Déclarations d’intérêts des experts”. Certains médias, comme France Inter, détaillent leurs sources et financements dans les articles santé. Cette pratique devrait être généralisée, y compris dans la communication institutionnelle.
Faire participer les personnes concernées à la production de l’information a fait ses preuves : par exemple, la campagne “Patients Partenaires” du CHU de Nantes, ou l’implication d’associations de malades dans l’élaboration de guides pratiques (AFM-Téléthon, Ligue contre le cancer). Cela favorise un message plus pertinent, plus humain, moins “déconnecté” du terrain.
L’information en santé n’est jamais “figée” : elle évolue au gré des nouvelles études, des consensus, parfois des controverses. Éclairer sur ce processus évite la perception d’improvisation ou d’errance chez le public : “Pourquoi la recommandation a-t-elle changé ?” “Comment interpréter la notion de bénéfice/risque ?”. Rendre visible la méthode scientifique, c’est redonner une place essentielle à l’esprit critique. C’est également rappeler que le consensus médical n’est jamais acquis une fois pour toutes.
| Situation | Ce que l’on sait | Ce qui reste incertain |
|---|---|---|
| Médicament A pour la pathologie B | Efficace sur les symptômes principaux. Risques secondaires identifiés à court terme. | Bénéfice à long terme à évaluer. Données manquantes sur certains groupes d’âge. |
| Vaccin C pour la population D | Réduit le risque d’hospitalisation de 88 %. Tolérance globalement bonne. | Efficacité sur les variants émergents à surveiller. |
Cette variété multiplie les chances que chacun·e trouve le mode d’information qui lui permet de comprendre, de questionner, et d’exercer son autonomie.
L’information, même irréprochable sur le fond, ne suffit pas sans la qualité du lien. La confiance se nourrit aussi de la capacité à dialoguer, à personnaliser, à reconnaître les émotions parfois en jeu (peur, colère…). Des dispositifs innovants, tels que les “consultations d’annonce” en oncologie ou les ateliers “questionner l’actualité en santé”, vont dans ce sens. Il ne s’agit plus seulement de transmettre, mais de rencontrer.
Partons de cas concrets : lors de la crise Covid, certains centres de vaccination ont ouvert des espaces d’écoute, où chacun pouvait exprimer ses doutes, être rassuré, sans jugement (Haute Autorité de Santé). Ce n’est qu’en considérant l’information comme un élément de la relation de soin que la confiance pourra se reconstruire durablement.
La restauration de la confiance dans l’information médicale repose donc sur un équilibre : la transparence, la rigueur, la nuance, l’humilité, la participation. Cet équilibre reprend vie chaque fois qu’un soignant explique honnêtement une incertitude, qu’un chercheur rend publiques ses limites, qu’un patient ose raconter ses doutes et ses avancées.
Face à la complexité croissante de la médecine et à la masse d’informations qui circulent, il est urgent de dépasser la simple “lutte contre les fausses informations”, et d’ancrer les messages sur quatre leviers : l’ancrage scientifique, la lisibilité, l’éthique, la rencontre humaine. Il est aussi essentiel de reconnaître que croire, c’est parfois accepter de ne pas tout savoir, mais de pouvoir s’orienter, questionner, et choisir librement.
Nous croyons à la possibilité d’un pacte renouvelé entre les acteurs de la santé et la société : une information fiable, humble, partagée, qui restaure la confiance, et ouvre la voie à une culture de soin plus apaisée et plus éclairée.