L’expérience du renoncement aux soins chez les personnes en précarité : comprendre pour agir

16 septembre 2026

Interroger la question du renoncement aux soins, c’est entrer dans l’une des réalités les plus sensibles et pourtant les moins visibles de notre système de santé. En tant que professionnels, nous constatons régulièrement, derrière les chiffres, des histoires humaines. De celles que portent les personnes en situation de précarité, pour qui l’accès aux soins ne va jamais de soi. Alors, comment ce renoncement se manifeste-t-il concrètement ? Et que nous apprend-il, à la fois, sur notre système, nos pratiques, et la capacité collective à garantir l’effectivité du droit à la santé ?

Le renoncement aux soins désigne l’ensemble des situations où un individu, bien qu’ayant besoin de soins, choisit ou se voit contraint de ne pas solliciter le système de santé. Il ne faut pas le confondre avec l’absence de besoin perçu. Il s’agit d’un processus complexe, qui ne se réduit pas à la seule dimension financière, même si celle-ci en demeure une composante centrale pour les personnes en situation de précarité (source : IRDES, Institut de Recherche et Documentation en Économie de la Santé).

L’étude ESPS (Enquête sur la santé et la protection sociale, IRDES 2019) rapporte que le renoncement aux soins pour raisons financières concerne, en France, près de 30 % des personnes vivant sous le seuil de pauvreté, contre moins de 8 % dans la population générale. Mais ces chiffres, s’ils sont évocateurs, n’épuisent pas la question.

Le renoncement aux soins n’est pas, en pratique, un geste unique et ponctuel. Il prend des formes variées, parfois diffuses, parfois explicites. Nous pouvons distinguer plusieurs grands types de renoncement observés chez des personnes en situation de précarité :

  • Report répété ou prolongé de soins nécessaires : Le soin n’est pas refusé frontalement, mais retardé jusqu’à ce que la situation devienne critique (ex. : douleurs dentaires supportées plusieurs mois, infections non traitées, vue qui baisse sans correction…).
  • Abandon de suivi ou d’observance : Certaines personnes entament un parcours de soin, mais l’arrêtent (ex. : abandon des séances de kinésithérapie, interruption d’un traitement chronique).
  • Non-recours à la prévention : Les campagnes de dépistage (cancer, IST…), les vaccinations, ou encore la consultation régulière ne sont pas utilisées ou sont ignorées.
  • Choix dégradé en matière de soins : Opter pour un soin “plus basique” ou différer une prescription “non urgente” (changer de lunettes, prothèses auditives ou dentaires, consultation spécialiste…) faute de moyens.

Pour donner une idée du quotidien : selon la Fédération des acteurs de la solidarité (rapport 2022), “1 adulte à la rue sur 2 déclare avoir renoncé à un soin au cours des 12 derniers mois”. Mais on retrouve ce schéma dans de nombreuses populations vulnérables : femmes cheffes de famille monoparentale, jeunes en errance, travailleurs pauvres, migrants, personnes âgées isolées…

La précarité désigne une situation d’instabilité qui peut concerner l’emploi, le logement, les ressources matérielles ou sociales, et qui a des conséquences évidentes sur la santé. Cependant, l’origine du renoncement est rarement univoque.

Barrières financières : une réalité persistante

Les restes à charge (même après prise en charge Sécurité sociale et complémentaires), les avances de frais, ou les frais de transport représentent un enjeu majeur. Un rapport de l’Observatoire des non-recours aux droits et services (Odenore, 2023) souligne que, même avec la Protection universelle maladie (PUMa) ou la complémentaire santé solidaire (ex-CMU-C), des dépenses (prothèses dentaires, lunettes, actes non remboursés…) restent inaccessibles pour beaucoup.

Obstacles géographiques et logistiques

Certaines précarités s’expriment par l’éloignement des structures de soins, l’absence de moyens de transport, ou la difficulté à dégager du temps (absence de congés, contraintes familiales). C’est particulièrement vrai dans les zones rurales ou périurbaines et les quartiers prioritaires urbains (DREES, 2022).

Barrières administratives et méconnaissance des droits

La complexité des démarches (justificatifs à fournir, délais, renouvellements…), la crainte de “mal faire” ou d’être stigmatisé, dissuadent de nombreux usagers de demander une aide ou même d’ouvrir leurs droits.

Comme l’a rapporté Clara : « Beaucoup de personnes que nous accompagnons renoncent tout simplement parce qu’elles ne savent pas qu’elles y ont droit ou qu’elles doutent de leur capacité à faire valoir leurs droits. »

Facteurs socioculturels, relationnels et psychiques

  • Sentiment de honte, de stigmatisation, peur d’être mal accueilli ou jugé (« je n’ose pas retourner voir ce médecin, je n’ai pas pu payer la dernière fois »).
  • Défiance vis-à-vis du système ou des soignants, souvent nourrie par des expériences négatives antérieures.
  • Préoccupations “prioritaires” liées à la survie : logement, alimentation, sécurité… Ce sont parfois des choix de priorisation contraints (« je dois garder cet argent pour chauffer »).
  • Impact du stress chronique ou de la détresse psychique qui diminue la capacité à se mobiliser pour sa santé (« aller chez le dentiste ? J’en dors déjà mal la nuit »).

Le renoncement aux soins a des conséquences directes sur l’état de santé des personnes, mais aussi sur le système dans son ensemble.

  • Aggravation des pathologies et complications évitables : Par exemple, un diabète non suivi, une dent cariée non soignée peuvent mener à des situations graves, urgentes, souvent plus coûteuses pour l’individu et la collectivité.
  • Perte de chances et augmentation des inégalités de santé : Les personnes précaires cumulent souvent plusieurs facteurs de risque (alimentation, habitat insalubre, stress…), et le non-recours aggrave un cercle délétère.
  • Impact sur la santé mentale et la confiance : L’accumulation de difficultés, l’isolement, le sentiment de relégation renforcent un état de précarisation globale du rapport aux institutions et au soin.
Conséquences immédiates Conséquences à moyen ou long terme
Symptômes persistantsBaisse de la qualité de vieAbsences au travail/non-maintien en emploi Handicaps sévères évitablesMaladies chroniques mal prises en chargeSurcoût pour la collectivité (hospitalisations évitables)

Selon l’OMS, les inégalités d’accès aux soins constituent l’un des leviers les plus forts sur lesquels agir pour améliorer l’espérance de vie et la qualité de vie dans les pays à haut niveau de développement (WHO, 2018). La France, malgré un système de santé solidaire, reste marquée par une persistance de l’effet social sur la santé.

La lutte contre le renoncement aux soins implique des réponses plurielles, à la croisée du soin, de l’accompagnement social et du politique. Plusieurs axes sont identifiés par la littérature et les acteurs de terrain :

  1. Renforcer l’accompagnement et l’aller-vers :
  2. Simplifier les parcours administratifs :
    • Déploiement de guichets uniques, usage renforcé de la carte Vitale, simplification de l’accès à la complémentaire santé solidaire.
  3. Favoriser la prévention et la santé “hors les murs” :
    • Dépistage organisé dans les lieux de vie (hébergement, associations, centres sociaux).
    • Actions de santé adaptées en milieu précaire : vaccination, prévention bucco-dentaire, sexualité…
  4. Former les acteurs de santé à la précarité :
    • Développement de modules sur l’accès aux droits et sur l’accueil inconditionnel dans la formation initiale et continue des professionnels.

Une étude menée à Grenoble en 2020 (Floret et al.) montre que la mise en place d’équipe mobiles santé-précarité a permis de réduire de 20 % le taux de renoncement dans les quartiers ciblés en deux ans. Des chiffres encourageants, mais qui rappellent que la mobilisation doit être collective pour devenir structurelle.

Derrière chaque décision de ne pas se soigner, il y a une histoire. Prendre au sérieux le renoncement aux soins chez les personnes en situation de précarité, ce n’est pas seulement offrir un accès technique à la santé, mais reconnaître le droit de chacun à une relation de soin respectueuse, adaptée et compréhensible.

Nous avons tous un rôle dans la réduction de ces inégalités : soignants, travailleurs sociaux, institutions, citoyens. Faire reculer le renoncement, c’est investir dans une société plus juste, plus apaisée, où la santé n’est pas un privilège, mais un bien commun.

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