Chaque jour, des millions de personnes consultent les réseaux sociaux à la recherche d’informations de santé ou, plus simplement, croisent sur leur fil d’actualité des messages qui en parlent. Or, il est désormais bien établi que les fausses informations médicales s’y diffusent à une vitesse rarement atteinte dans d’autres domaines. Selon une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT) publiée dans Science (2018), les fausses nouvelles circulent en moyenne six fois plus vite que les vraies sur Twitter. Et les thématiques médicales, avec leur impact émotionnel et leur importance sociale, ne font pas exception.
À l’échelle mondiale, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) parle même d’« infodémie » : une surabondance d’informations, parfois exactes mais souvent trompeuses ou inexactes, qui complique la recherche de repères fiables, en particulier pendant les crises sanitaires (OMS, 2020).
Mais pourquoi ces fausses informations médicales prolifèrent-elles si vite sur les réseaux sociaux ? Est-ce seulement dû au manque de discernement de quelques personnes ? Ou existe-t-il des mécanismes spécifiques, propres à l’écosystème numérique et à nos modes de pensée, qui favorisent leur propagation ? Nous proposons ici d’explorer ce phénomène par étapes, afin d’outiller chacun pour mieux le comprendre et s’en prémunir.
Les fausses informations médicales s’appuient souvent sur deux grands leviers psychologiques : l’émotion et le biais cognitif.
Le MIT a montré que les informations suscitant une réponse émotionnelle forte (effroi, dégoût, surprise) ont 70% plus de chances d’être retweetées par rapport aux contenus factuels ou neutres (Vosoughi et al., Science, 2018).
Les réseaux sociaux ne sont pas neutres. Leurs algorithmes privilégient l’engagement : un contenu partagé, commenté ou aimé voit sa visibilité multipliée. Cela crée un cercle vicieux, où les contenus les plus polarisés sont littéralement propulsés sous les yeux de milliers (voire millions) d’utilisateurs.
Voici quelques facteurs clés de ces dynamiques :
En 2021, une étude publiée dans Nature a montré que, lors de la pandémie de Covid-19, 12 comptes Twitter ont généré 65% des fausses informations sur les vaccins (« The Disinformation Dozen », Center for Countering Digital Hate). Une minorité peut donc intoxiquer la majorité.
L’influence ne se limite plus aux personnalités publiques traditionnelles. Aujourd’hui, de nombreux micro-influenceurs santé – qu’ils soient professionnels, pseudo-experts ou citoyens engagés – construisent leur légitimité auprès de centaines de milliers de personnes.
Les groupes privés ou fermés, où la contradiction est absente ou surveillée, sont de puissants amplificateurs de fausses informations. D’après une enquête menée par Reuters Institute (2022), plus de 60% des utilisateurs de WhatsApp admettent avoir vu circuler des informations de santé manifestement fausses dans leurs groupes familiaux ou amicaux.
Derrière la viralité des fausses informations médicales, les impacts ne sont jamais abstractis. Selon l’OMS, au moins 800 personnes dans le monde sont mortes après avoir suivi de fausses recommandations médicales circulant sur les réseaux, rien que pendant le printemps 2020 (OMS, 2020). Les conséquences sont multiples :
Le Lancet Digital Health (2022) met en lumière que 45% des fausses informations virales Covid-19 sur TikTok concernent des conseils dangereux ou inutilement anxiogènes, touchant particulièrement les jeunes de 15 à 25 ans.
Face à cette propagation massive, quelques attitudes et réflexes permettent d’augmenter la résistance individuelle et collective :
Certaines initiatives commencent à porter leurs fruits. Par exemple, la mise en avant par YouTube, depuis 2021, des vidéos estampillées par des autorités sanitaires sur les sujets médicaux les plus sensibles (source : YouTube Health). D’autres plateformes expérimentent l’ajout de bandeaux informatifs ou la modération renforcée lors des crises sanitaires.
Aujourd’hui, nous ne pouvons plus faire l’économie d’une vraie culture de littératie numérique et médicale : savoir distinguer le crédible du douteux est essentiel, notamment pour protéger les plus vulnérables et restaurer la confiance entre grand public, soignants et chercheurs. La dynamique des réseaux sociaux ne disparaîtra pas. Mais cultiver l’esprit critique, reconnaître la complexité scientifique et privilégier l’écoute restent nos meilleurs remparts. Les réseaux sociaux ne sont ni bons ni mauvais par nature. Ils sont simplement des outils qui, parce qu’ils accélèrent le partage, renforcent ce que nous décidons d’en faire. Reprenons collectivement la main : en tant que citoyens, patients, soignants, chercheurs, partageons la science… autant que l’empathie et l’esprit de nuance.
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