Accéder à des soins de santé sans obstacle financier devrait être, en France, une évidence. Pourtant, malgré un système de prise en charge qui fait référence, nous rencontrons régulièrement des personnes pour qui, franchir la porte d’un cabinet médical ou d’une pharmacie, demeure un défi. Depuis plus de vingt ans, dispositifs comme l’Aide Médicale d’État (AME), la Couverture Maladie Universelle Complémentaire (CMU-C) et récemment la Complémentaire Santé Solidaire (CSS) sont sensés garantir l’accès aux soins des populations les plus vulnérables. Mais dans les faits, quel est leur impact sur les obstacles financiers ? Sont-ils suffisamment efficaces pour garantir l’équité d’accès à la santé ?
Nous proposons ici d’analyser ces dispositifs à la lumière des données scientifiques, de nos expériences cliniques et des témoignages recueillis sur le terrain, en soulignant ce qui fonctionne, ce qui résiste, et ce qui reste à inventer.
| Dispositif | Public concerné | Accès aux soins | Reste à charge | Coût pour la société (2022) |
|---|---|---|---|---|
| Aide Médicale d’État (AME) | Étrangers en situation irrégulière, sous conditions de ressources | Médecins, hôpitaux, médicaments limités | 0 € | 1,06 Md€ Sécurité sociale |
| CMU-C (jusqu’à 2019) | Personnes à faibles revenus | Secteur public & libéral, pharmacie | 0 € | ≈2 Md€ (avant transformation en CSS) |
| Complémentaire santé solidaire (CSS) | Personnes avec ressources modestes (jusqu’à 12 193 €/an pour une personne seule en 2024) | Large, avec certains plafonds | Gratuite ou très faible (≤1€/jour/adulte) | 2,2 Md€ Sécurité sociale |
Ces dispositifs partagent un objectif : rendre le coût des soins quasi nul pour les plus démunis. Mais la théorie rejoint-elle la pratique ?
Cependant, l’accès à ces droits ne signifie pas que tous les bénéficiaires accèdent pleinement aux soins. Le taux de non-recours — c’est-à-dire les personnes éligibles, mais non bénéficiaires — reste élevé : près de 30 % pour la CSS en 2022 (IRDES).
En théorie, le tiers payant (absence d’avance de frais) est systématique pour ces dispositifs. Pourtant, sur le terrain, des refus persistent :
Les études documentent une baisse du renoncement aux soins parmi les bénéficiaires :
Pour autant, posséder l’AME ou la CSS ne lève pas tous les obstacles : certains continuent à différer des soins coûteux ou stigmatisants, comme les soins dentaires (le taux de renoncement atteint encore 23 % chez les bénéficiaires de la CSS alors que ce taux est de 13 % dans la population générale, DREES 2022).
Un autre aspect concerne l’accès aux soins spécialisés (ophtalmologie, dermatologie, gynécologie), là où les délais et la difficulté de trouver un professionnel appliquant le tiers payant CSS/CMU-C posent encore problème, avec des territoires sous-dotés (DREES).
Le renoncement aux soins n’est pas qu’une question financière. Nos expériences en cabinet rappellent que l’accès à un accompagnement humain est tout aussi décisif :
L’expérience collective nous enseigne que l’information, le conseil et l’accompagnement réel (en mairie, CPAM, associations) sont les garants d’un accès effectif aux droits, autant que la suppression du reste à charge.
Des améliorations sont en cours (dossiers simplifiés, multiplication des points d’accueil, actions de médiation), mais le système reste souvent complexe à appréhender pour les personnes les plus vulnérables.
L’AME, la CMU-C et, depuis 2019, la CSS ont permis à la France de préserver, par rapport à de nombreux pays, un filet de sécurité sanitaire face à la précarité. Ces dispositifs réduisent efficacement les enjeux financiers… pour celles et ceux qui parviennent à en bénéficier et à en faire valoir pleinement les droits. Mais la réalité est celle d’une persistance des inégalités, visibles ou discrètes, qui ne se résorbent pas par la seule suppression du reste à charge.
La santé — l’accès à la santé — reste un parcours parfois semé d’obstacles, multipliant les barrières de la vie quotidienne : administrative, psychologique, sociale. Approfondir la prévention du non-recours, soutenir la médiation, et faire de l’humain une priorité aussi forte que l’acte administratif constituent les défis du présent. Les dispositifs de solidarité ne sont jamais simplement des outils financiers : ils demeurent le reflet de nos valeurs collectives.