En France, le principe d’égalité d’accès à la santé est affirmé par la Constitution. Pourtant, la réalité vécue par les citoyens varie fortement selon leur lieu de vie. De Saint-Nazaire à Briançon, de la Creuse au cœur de Paris, le visage de la médecine change, et parfois de manière frappante. L’explication tient à une chaîne de décisions publiques – législatives, réglementaires, budgétaires – qui, loin d’être abstraites, se traduisent chaque jour dans le quotidien des patients, des soignants et des familles.
Au fil de cet article, nous vous proposons d’explorer de façon nuancée et accessible cette question complexe. Comment les politiques publiques dessinent-elles la carte des inégalités d’accès aux soins ? Quels leviers sont à l’œuvre, et quelles conséquences concrètes pour les personnes concernées ? Quelles pistes pour faire évoluer, demain, ce paysage encore fragmenté ?
L’action publique en santé s’exprime à travers plusieurs instruments :
Ces leviers interagissent, parfois de façon imprévisible, et dessinent un paysage dans lequel les inégalités territoriales s’installent – ou reculent.
Ce tableau n’est pas uniquement la conséquence de démographie ou de géographie. Il résulte aussi des orientations politiques prises au fil des décennies.
Depuis les années 2000, des dizaines de maternités rurales ont fermé, pour des raisons officiellement sécuritaires et économiques (rapport Cour des comptes 2014 ; recommandations de la HAS). D’un point de vue scientifique, la concentration des naissances permet d’assurer la présence de personnel formé face aux urgences vitales. Cependant, cela conduit de nombreuses femmes à parcourir parfois plus de 50 km pour accoucher. En pratique, la prise en compte des réalités du territoire – conditions de transport, météo, isolement – a parfois été insuffisante dans la décision publique.
Selon l’INSEE, entre 2000 et 2021, la part des accouchements à plus de 30 minutes d’une maternité a augmenté, passant de 7 % à près de 13 %. Ce sont souvent les régions de montagne ou les territoires ultra-marins qui sont les plus touchés.
La répartition des médecins est profondément marquée par le numerus clausus (créé en 1971 et supprimé en 2020), qui a longtemps limité le nombre de nouveaux médecins en formation. Cette politique, pensée pour éviter la surconsommation de soins, a eu des effets de long terme sur l’offre, accentués dans les zones rurales ou périurbaines. Les dispositifs incitatifs (primes à l’installation, aides à la création de maisons de santé) tentent aujourd’hui de corriger le tir : en 2022, près de 40 % des maisons de santé pluriprofessionnelles sont situées dans des zones sous-dotées, avec un impact initialement positif sur l’accès mais encore timide sur la démographie médicale globale.1
Les mesures individuelles (pour chaque médecin) s’avèrent souvent moins efficaces que les approches collectives. Par exemple, la création des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) vise à améliorer la coordination des soins entre professionnels, et donc à améliorer l’accès global, notamment aux soins non programmés.
La fermeture de services d’urgences, ou leur transformation en « structures d’accueil de soins non programmés », illustre la complexité des choix publics. La volonté de rationaliser les moyens, d’éviter la saturation, s’oppose parfois à la réalité des besoins locaux. Entre 2014 et 2021, une cinquantaine de services d’urgences ont fermé ou fonctionnent de façon intermittente, principalement faute de personnel qualifié (Samu-Urgences de France).
Les conséquences varient fortement selon le maillage des transports sanitaires, la capacité des structures restantes et l’existence ou non d’alternatives sur place (médecins généralistes, services d’hospitalisation à domicile).
Si le pilotage national structure l’essentiel de l’offre de soins, il existe de réelles marges de manœuvre à l’échelle locale. Les collectivités territoriales peuvent participer au financement de maisons de santé, soutenir le logement des étudiants ou jeunes médecins, et initier des programmes de prévention adaptés à leur contexte.
Cependant, ces expériences dépendent encore largement de la capacité d’initiative locale, des moyens budgétaires disponibles et parfois de la bonne volonté des professionnels. Le morcellement peut accroître les inégalités, sauf si l’État veille à l’harmonisation et à l’évaluation des dispositifs.
L’accès à la prévention (dépistages, vaccination, éducation à la santé) varie fortement selon les territoires. Selon Santé Publique France, la couverture vaccinale contre la grippe saisonnière chez les plus de 65 ans varie du simple au double entre certains départements (de 28 % à 56 %). Les réseaux de Centres gratuits d’information, de dépistage et de diagnostic (CeGIDD) sont plus rares en milieu rural, ce qui retarde la détection de certaines maladies infectieuses.
La santé mentale, longtemps parent pauvre des politiques publiques, souffre d’une double inégalité : difficulté d’accès aux professionnels spécialisés (psychiatres, psychologues) et inégalité d’offre selon les territoires. Plusieurs départements n’ont aucun secteur psychiatrique enfant-ado. Les délais d’attente pour un premier rendez-vous dépassent trois mois dans plus de 30 % des territoires hors Île-de-France.
Face à la persistance des écarts, plusieurs chantiers sont ouverts :
Il n’existe pas de réponse unique à la question territoriale. Mais il est certain que chaque décision, même technique ou budgétaire, façonne concrètement le parcours de soin : combien de kilomètres faudra-t-il parcourir pour être soigné ? Avec combien de mois d’attente ? Avec quels risques d’angoisse ou de renoncement ?
La santé n’est pas un bien comme un autre, et chaque territoire porte ses attentes, ses richesses et ses fragilités. Les décisions publiques, en façonnant l’organisation des soins, engagent notre responsabilité collective. Elles invitent à un dialogue renouvelé entre science, humanité et choix éthiques, pour avancer vers une santé réellement accessible à tous, partout.
1 Source : Drees, « Maisons de santé et accès aux soins » (2022)